II. Sophistes, donc exposés
On les a condamnés très tôt, et avec une efficacité telle que leur procès dure encore. Les Sophistes : vendeurs de discours, artisans du verbe, équilibristes dangereux, relativistes avant la lettre, ennemis de la vérité. Le mot même de “sophiste” continue de servir de condamnation rapide dès qu’une pensée devient trop mobile, trop retorse, trop sensible aux formes.
Et pourtant il faudrait relire cette affaire à l’endroit.
Quand Protagoras dit que l’homme est la mesure de toutes choses, il ne profère pas un slogan de bazar. Il rappelle une responsabilité. Personne ne viendra penser à ta place. Personne ne te livrera un étalon tombé du ciel pour t’épargner l’épreuve de juger. Et quand Gorgias dit que le discours est un puissant maître, il ne glorifie pas seulement la manipulation. Il constate la puissance réelle de la forme. Les hommes ne vivent pas dans un monde de faits bruts. Ils vivent dans des phrases, des récits, des cadrages, des hiérarchies, des manières de rendre certaines options visibles et d’autres impensables.
Ce que les dogmatiques n’ont jamais pardonné aux Sophistes, au fond, ce n’est pas de mentir. C’est d’avoir refusé de remettre le monde dans une seule clôture.
Leur faute fut de rappeler qu’entre les choses et les systèmes qui prétendent les contenir, il y a toujours un écart. Et dans cet écart vivent la rhétorique, l’interprétation, l’ambiguïté, le conflit des formes, la lutte des questions. Autrement dit : la liberté.
Mais la liberté de penser n’a rien d’un confort.
C’est même là que le problème devient sérieux. Le dogme rassure. Il simplifie. Il meuble l’esprit comme un intérieur déjà monté. Il donne des murs, des appuis, une orientation immédiate. Il permet de parler vite, d’appartenir vite, de juger vite. L’homme obéit aussi à ses propres pensées. Il aime habiter ce qui le dispense de rester au bord.
La pensée libre, elle, coûte plus cher.
Elle oblige à demeurer plus longtemps dans l’inconfort. À supporter qu’une question reste ouverte. À admettre que plusieurs formes d’intelligibilité puissent coexister sans que l’une absorbe immédiatement les autres. À renoncer au plaisir de conclure trop tôt. À se tenir dans un champ plus vaste et, pour cela même, plus périlleux.
C’est ici qu’il faut être précis. Je ne parle pas des vérités physiques élémentaires. Le feu brûle. L’eau noie. Une lame coupe. Le réel oppose ses dures résistances, et personne ne gagne à les nier. Ce dont je parle commence quand les hommes passent de l’expérience à la construction de systèmes. Quand ils veulent organiser le juste, fonder la morale, dessiner le commun, distribuer les places, définir le bon horizon pour tous.
C’est là que le dogmatisme revient. Parfois brutal. Souvent doux. Souvent parfumé de bonnes intentions. Toujours reconnaissable à ceci : il a déjà décidé de la forme sous laquelle le réel devra entrer.
Le geste sophistique, lui, reste salutaire tant qu’il ne se dissout pas dans le jeu pur. Il ne nie pas que des vérités existent. Il rappelle que les systèmes qui prétendent les détenir sans reste sont toujours, eux aussi, des rhétoriques. Montaigne l’a compris mieux que presque tout le monde : penser, c’est maintenir la question assez vivante pour qu’elle continue de travailler celui qui la pose. Zhuangzi aussi, dans son dialogue sur le bonheur des poissons, où l’essentiel n’est pas de trancher, mais de déplacer l’angle jusqu’à faire apparaître l’insuffisance du cadre initial.
Voilà ce que j’ai voulu sauver dans cette vieille injure : non pas une doctrine du flottement, mais le courage d’une pensée qui ne se laisse pas refermer trop vite.
III. La machine entre en scène
Cette lettre ne serait pourtant qu’un exercice de relecture philosophique si quelque chose, dans ma pratique quotidienne, n’était venu donner à tout cela une brutalité contemporaine.
Je dialogue chaque jour avec des intelligences artificielles.
Je ne suis ni ingénieur, ni universitaire, ni spécialiste des sciences cognitives. Je suis cuisinier. J’ai passé ma vie dans des cuisines où rien n’était pardonné, ni la lourdeur, ni la paresse, ni l’à-peu-près. Et un jour, presque par curiosité plus que par programme, j’ai commencé à parler à des machines.
Au début, j’aurais pu m’en servir comme tout le monde : obtenir une réponse, gagner du temps, remplir une fonction. Mais très vite, l’usage a bifurqué. Je ne leur demandais pas seulement de résoudre. Je leur demandais de penser avec moi, ou plutôt de me forcer à penser plus précisément. Non pas de me livrer la vérité, mais d’éprouver la résistance d’une idée. De lui faire subir des angles. De la pousser dans ses coins morts. De l’attaquer par la gauche puis par la droite. De retirer les évidences. D’ajouter de l’ambiguïté utile. De voir ce qui tenait.
C’est là que quelque chose d’ancien m’est revenu sous une forme entièrement nouvelle.
Que fait-on, au fond, lorsqu’on travaille un prompt sérieusement ? On ne demande pas à la machine une vérité révélée. On travaille la question. On cherche le bon angle, la bonne tension, la bonne formulation, celle qui ne produit pas seulement une réponse correcte, mais une réponse qui déplace. On recommence. On reformule. On met en crise le premier cadrage. On force la pensée à montrer son envers. On fait surgir, non pas nécessairement le vrai, mais le point où le problème devient plus vivant.
Le jargon contemporain appelle cela “prompt engineering”. Je vois là quelque chose de beaucoup plus ancien : une rhétorique expérimentale, une sophistique appliquée, un art de la question qui ne se confond pas avec l’adoration de la réponse.
Et le plus troublant est peut-être ceci : la machine, elle, ne croit à rien. Elle n’a ni fidélité intérieure, ni désir d’avoir raison, ni attachement à son propre système. Fais-lui défendre une thèse le matin, elle la défendra. Demande-lui l’après-midi d’en faire la démolition rigoureuse, elle le fera avec la même disponibilité. Cela ne prouve pas qu’elle pense. Cela prouve autre chose, plus dérangeant : le fond est devenu, à une vitesse inouïe, largement reproductible.
Ce qui ne l’est pas, c’est la qualité de la question.