Je croyais venir d’un monde ancien.
J’avais quitté l’école tôt. Je venais d’un métier de fatigue, de feu, de répétition, d’exigence concrète. Rien, à première vue, ne me destinait à l’intelligence artificielle. Rien, du moins, selon les classements habituels de notre époque : les bonnes écoles, les codes techniques, le vocabulaire du numérique, les signes extérieurs de modernité. J’étais un homme de cuisine. Un homme de service. Un homme formé par la contrainte du réel.
Pendant quarante ans, j’ai vécu dans des cuisines de toutes sortes. Des grandes maisons, des brigades, des lieux de passage, des lieux de pouvoir aussi. J’y ai appris le rythme, l’autorité, la hiérarchie, la tenue, l’économie des gestes, la précision. On parle souvent de la cuisine comme d’un art, parfois comme d’un artisanat, souvent comme d’une passion. On oublie qu’elle est d’abord une école d’obligation. Elle vous prend tout entier. Elle vous apprend à voir vite, à sentir juste, à corriger sans vous plaindre, à recommencer sans théâtre, à tenir lorsque le temps manque et que le réel ne vous attend pas.
Une cuisine sérieuse n’enseigne pas seulement des recettes. Elle construit une structure intérieure. Elle apprend qu’un détail négligé dérègle l’ensemble, qu’une mauvaise préparation condamne le service, qu’une belle apparence ne sauve rien si la cohérence n’est pas là. Avec les années, on comprend qu’un service n’est jamais seulement une succession de plats. C’est un système en tension : du temps, des hommes, des produits, des coûts, des gestes, de l’imprévu, et l’obligation de faire tenir tout cela ensemble.
Longtemps, j’ai cru que cette discipline appartenait à un monde séparé. Le monde du métier. Le monde de la main. Le monde du corps usé, des horaires décalés, des services qui laissent dans la tête une rumeur persistante. Et pourtant, une autre formation se poursuivait en silence. Je lisais déjà. Par curiosité, par besoin d’élargir, par désir de comprendre autrement. Romans, essais, philosophie, textes techniques : la lecture ouvrait un autre espace. Le métier forgeait la rigueur ; les livres en déplaçaient l’horizon.
Il y eut aussi les voyages, les milieux traversés, l’étranger, la Russie, les mondes que la cuisine rend accessibles à celui qui la pousse assez loin. On apprend alors qu’un restaurant n’est pas seulement une production. C’est une forme de langage. Une mise en ordre. Une manière de relier des produits, des imaginaires, des clientèles, des rythmes, des économies. On apprend aussi qu’un homme n’est pas condamné à n’être qu’un rôle. Le métier use, mais il façonne. Et, à force, il donne une manière de penser.
Je dis cela parce que c’est cette manière de penser qui a rencontré l’intelligence artificielle.
Je n’y suis pas venu par fascination technologique. Je n’ai pas cherché à me refaire une identité avec les mots de l’époque. Je n’y suis pas entré en ingénieur, encore moins en spécialiste. J’y suis entré comme j’ai toujours appris : par le travail. Par curiosité, mais une curiosité de métier, c’est-à-dire une curiosité qui veut éprouver, vérifier, reprendre.