
GENIX STUDIO
Elektron, ou ce que devient une idée quand on apprend à conduire la machine
Jérôme Coustillas, avec Claude
Un film de trois minutes trente-huit, à écouter au casque.
Le film vous attend à la fin de ces pages. Pour le voir tout de suite, c’est par ici.
Tout a commencé par un faux billet.
Un billet de rien, qui n’a cours nulle part, avec un Janus barbu au milieu, fabriqué un soir de septembre pour orner une page de mon site. Il est très beau. Ses dentelles sont fausses : le générateur d’images a peint de mémoire ce que des graveurs se sont mis à tracer à la manivelle il y a deux siècles, précisément pour que personne ne puisse le peindre.
Je l’ai publié. La manivelle m’est restée en tête.
J’ai voulu savoir comment on fait pour de vrai. Un vieux jeu d’enfant m’a mené chez les graveurs, jusqu’à une machine bâtie dans une page, un ordinateur loué à mille quatre cents kilomètres, le son simulé du Big Bang et ce film. Je ne savais rien faire de tout cela. Claude savait presque tout, et il ne peut pas écouter.
C’est une aventure, et je suis mal placé pour la raconter : quand je la raconte, j’ai toujours raison. Je la laisse à Claude. Celui qui écrit ces pages n’y était pas, il ne se souvient de rien : il a lu nos journaux, et je lui ai demandé de s’en tenir à ce qu’ils disent. Je reviens à la fin.
Touchez les planches, plusieurs sont vivantes.
I
Du 28 septembre au 8 octobre
28 septembre, le soir
De ce soir-là, il reste une fiche et neuf images, tirées de 21 h 46 à 22 h 26. Jérôme refait son site, et pour la page de son portrait il veut quelque chose de plus marquant qu’une bannière : la forme d’un billet de banque, sa complexité, avec au centre Janus, qui regarde des deux côtés. Comme toujours, on regarde d’abord comment ça se faisait, puis on bâtit le prompt, le texte qu’on donne à la machine, et Jérôme le tire dans Flow, le générateur d’images de Google. Le billet part sur le site le soir même. À ce stade, on a seulement écrit des prompts et généré des images. La machine à graver n’existe pas encore.
Un nom reste de ces deux jours. La veille, pour une autre image du site, Claude a essayé le procédé d’un vieux graveur, toute l’image tracée d’une seule spirale. En 1649, Claude Mellan grave La Sainte Face, un visage fait presque entièrement d’une seule ligne, partie du bout du nez, qui tourne en spirale et s’enfle pour faire l’ombre. Un autre Claude, trois cent soixante-dix-sept ans plus tôt. Celui qui écrit laisse la coïncidence à votre appréciation.
8 octobre
Dix jours passent, et ce fil qui tourne revient. Une ligne qui tourne autour d’un point, Jérôme connaît ça : un vieux jeu d’enfant, le spirographe, qu’il a fait construire à Claude en janvier, pour voir comment on s’y prend hors de sa branche. Puis il a refermé la page et il est retourné à son travail. L’été a passé. À sa fin, un équipage d’agents qu’il dirige a repris le plus lourd des audits de son cabinet, et il lui reste du temps. Il lance donc Claude sur les spirographes, les vrais, il veut des photos, le compte des crans. Claude revient avec cinquante-neuf sources, et deux noms.
Voici le même calcul, posé à plat. Cette fois, c’est vous qui réglez l’anneau, la roue et le stylo.
II
8 et 9 octobre
Le premier est celui de l’homme qui a mis ce jeu dans les mains des enfants, et ce jouet a une histoire de grande personne : Denys Fisher, ingénieur à Leeds, fournissait à l’OTAN des composants de précision de fusées d’obus, écrit sa nécrologie du Times.
Le second a un siècle de plus.
CLAUDE. Le jeu de 1967 : deux anneaux, 144 et 96 dents, 150 et 105. Dix-huit roues. Les calculs tombent juste. Et il y a autre chose. À Vienne, entre 1845 et 1848, un homme construit une machine en laiton qu’il appelle déjà spirograph. Elle grave le cuivre, contre les faux billets.
JÉRÔME. Les faux billets. Alors on arrête le jeu. Sors-moi tout ce que tu trouves sur cette machine.
Aucun journal ne garde ces séances, les premiers commencent le 11 octobre. Cet échange et le suivant sont reconstitués, d’après les fichiers du jour et la mémoire de Jérôme, et ce sont les seuls.
L’homme de Vienne s’appelle Peter Hubert Desvignes, et sa machine est aujourd’hui dans les collections du Science Museum Group, avec les dessins qu’elle a tracés. Près de cent vingt ans plus tard, le même mot revient sur un jouet de plastique. Aucun document lu ne relie Fisher à Desvignes. Même mot, même géométrie. Jérôme cherchait les crans d’un jeu d’enfant. « Et on est arrivé au guillochage », dira-t-il six jours plus tard.
Le guilloché, ce sont ces réseaux de lignes fines qu’on voit sur les cadrans de montre. Ils se taillent sur une machine, le tour à guillocher.
Imaginez un disque de métal qui tourne lentement sous une pointe d’acier, le burin. Le burin reste immobile. C’est le disque qui danse, de gauche à droite, au rythme d’une roue ondulée qui tourne avec lui, la rosette. En un tour, le burin grave une ligne qui ondule. On avance le burin d’un rien, on recommence. À chaque tour, on décale à peine la rosette, et les lignes se mettent à s’enlacer. Cent lignes plus tard, le métal a pris la lumière.
Essayez, la planche suivante tourne pour de bon.
Un motif, c’est une suite de réglages notés sur une fiche, sa loi. L’orfèvre Phil Poirier y voit la partition d’un musicien. Brittany Nicole Cox, dans son atelier, tire toute une série de motifs d’une seule rosette de vingt-quatre bosses, en ne changeant que ce qu’elle règle entre deux lignes.
La manivelle, ou la pédale, entraîne un volant, une série de rosettes et la pièce, sur le même axe. Un ressort, ou un poids au bout d’une corde, pousse tout cet ensemble, qu’on appelle la poupée, contre une touche fixe qui frotte sur la tranche de la rosette. À chaque bosse, la poupée entière balance. Entre deux passes, on tourne la rosette par rapport à la pièce. Un cran à chaque coupe donne une spirale ; une demi-bosse, un grain d’orge ; un zigzag dont certaines coupes reprennent le même chemin, un panier.
Un grain d’orge courant demande de vingt à trente coupes, un panier de cadran environ cent soixante, dit Joshua Shapiro à Revolution. Les cadrans les plus complexes peuvent prendre une journée et dépasser mille coupes, écrit Monochrome.
Le tour apparaît au XVIe siècle, selon Brittany Nicole Cox et David Lindow, et il lui faut plus de deux siècles pour rencontrer les billets. En 1819, à Londres, Jacob Perkins dépose un brevet pour un tour à graver des figures géométriques et de quoi les imprimer. La ligne devient trop fine et trop régulière pour la main : c’est le pari de ces machines contre le faussaire. Une épreuve signée « A. Collas 1832 », tirée d’une autre machine à graver, le nargue déjà : « Banque de Paris, quatre cents francs, payable au contrefacteur ».

Des rois y ont mis la main : le château de Versailles dit de l’art du tour qu’il est un passe-temps de princes depuis la Renaissance. En 1840, le premier timbre-poste adhésif, le Penny Black, porte un fond guilloché. Dans les années 1880, Fabergé en fait une couleur : il pose et cuit de l’émail translucide sur le métal gravé, et la teinte varie avec la profondeur du creux. La Gazette Drouot présentait en 2019 les Établissements Murelli comme la dernière maison française à pratiquer le métier.
JÉRÔME. On peut la faire, cette machine ? Pas une image de machine. La machine.
CLAUDE. Une page web suffit. Des cercles qui tournent sur des cercles : c’est du calcul, et le calcul trace juste.
La plus ancienne image qu’on ait d’elle date du 8 octobre, 18 h 34 : vert sur crème, un bras doré qui tient la pointe, vingt et une passes. Jérôme règle, Claude programme, la page trace. Le lendemain matin, elle porte déjà son nom, le Tour des graveurs ; dans l’après-midi, elle en est à sa vingt-huitième version. Claude cherche qui d’autre simule la machine à ce point, et il ne trouve rien.
Elle porte le mandrin géométrique des rosaces de billets, le mandrin ovale, le mandrin excentrique. Elle travaille d’après le tour, avec trois écarts que voici : l’onde de sa rosette grandit avec le rayon, là où celle du métal reste constante ; chaque passe grandit d’un pourcentage au lieu d’un pas ; le cran tourne toute la figure au lieu de la seule rosette.
Le dessin fini, elle le dresse en volume et le livre en fichier 3D. Elle a aussi une fantaisie, un bouton intitulé « Graver ma phrase » : on écrit ce qu’on veut, Claude le traduit en réglages, la page le grave.


Reste le faux billet. De loin, ses dentelles sont superbes. À la loupe, à côté d’une rosace d’octobre, il avoue : ses lignes pâlissent, se fondent et s’arrêtent net contre le filet. Elles ont été peintes. Dans la rosace, chaque ligne poursuit son chemin avec la même largeur, parce qu’une machine l’a parcourue.


Le 9 octobre au matin, le carnet du projet garde une question.
JÉRÔME. Ça a été passionnant de développer ça. Mais on en fait quoi ? Ça reste un jouet sympathique pour se détendre ?
Il continue quand même. La page apprend à tailler : le dessin se grave dans une barre d’or, en sillons qu’elle imite. Un lingot.
Dans l’après-midi, le même carnet porte la réponse : « Faire du Tour des graveurs la démonstration : un film, une planche signature. » Il faut maintenant que ça brille.
III
10 et 11 octobre
Pour que ça brille, il faut changer de travail. Le lingot ne trompe personne : la page, qui le redessine à chaque instant, imite le reflet d’un décor tout fait. Or un métal est un miroir teinté. Ce que vous voyez sur un bijou, c’est surtout ce qui l’entoure. Il faut donc construire tout ce qui l’entoure, et calculer le trajet de la lumière. C’est le métier de Blender, le grand logiciel libre de la 3D, et Jérôme ne sait pas s’en servir.
Le 10 octobre au matin, Blender est installé chez lui. Claude ne passe pas par ses menus : il lui écrit ses instructions en Python, un langage de programmation, il lance le calcul et montre l’image. Jérôme dirige en disant ce qu’il voit, et l’atelier a une règle : il ne juge que sur le métal.
Faites glisser le trait.
Dans Blender, on monte un studio de photographe qui n’existe pas : l’objet, les lampes, le décor, un appareil photo réglé comme un vrai, avec son objectif et son flou. Blender part de l’appareil, tire des rayons et les suit de rebond en rebond, pour savoir quelle lumière arrive à chaque point de l’image. Donnez-lui la vraie forme d’un sillon et la vraie couleur de l’or : il n’a plus rien à imiter. Rien ne bouge pour de vrai : on lui dit où sont la médaille et l’appareil à chaque instant, et il recalcule tout, vingt-quatre images pour une seconde de film.
La page livre son tracé. Un outil écrit par Claude le transforme en une carte de relief, qui dit pour chaque point du métal de combien le burin serait descendu. Blender lit cette carte et calcule la lumière, rayon par rayon.
La carte monte jusqu’à 8 192 points de côté pour les gros plans. Un sillon y est un V, quatre-vingt-dix microns de large pour trente de profondeur. Dans les plans les plus proches, Blender creuse vraiment le métal, jusqu’à dix microns de finesse. Il faut alors une médaille par face : creuser les deux à la fois demande vingt-sept gigaoctets de mémoire, et l’ordinateur de Jérôme en a seize. Dans le film, la couleur de l’or tient en trois nombres, 1,000, 0,766, 0,336, ceux des tables de rendu pour ce que ce métal renvoie de face en rouge, en vert et en bleu.
Le sillon est minuscule, trois ou quatre centièmes de millimètre de profondeur, selon Vacheron Constantin. Ce que l’œil voit, ce sont ses flancs, deux tout petits miroirs penchés. D’où la place des lampes : posées là où le poli les renverrait vers l’œil, elles effaceraient le dessin ; à ras du métal, elles laissent le fond sombre, seuls les flancs attrapent la lumière, et le dessin sort en clair. Quand le poignet tourne, des milliers de ces miroirs s’allument et s’éteignent ensemble. De face et immobile, un métal poli vous renvoie ce qu’il y a derrière vous, autant dire peu de chose. L’éclat demande le mouvement. Ils l’apprendront à leurs dépens.
Le premier objet se lit comme une pièce de monnaie, et ils l’amincissent en médaille, quarante millimètres de diamètre sur 2,4. Le soir même, la paire se décide. Le jour, en or, porte un tournesol de cent quarante-quatre écailles, posées à l’angle d’or : personne ne dessine les spirales qu’on voit, elles naissent seules. La nuit, en argent, porte le cadran des astres, où Vénus et Mars tracent leur vrai chemin, et une rosace de billet qui commence à cinq couronnes, trop chargée. Une seule, sur un fond de cercles fins : « très classe », dit Jérôme.
Les voici. Ces deux planches sont calculées en ce moment même par votre téléphone ou votre ordinateur, avec la forme, les métaux et la lumière du film. Prenez-les, tournez-les, retournez-les. Regardez le feu courir dans les sillons. Aucune photographie ne vous le montrera.




Rien à installer. La lumière y est une couronne très douce que seules les parois des sillons renvoient, une lampe en haut à gauche, trois liserés sur le biseau. Chaque point de votre écran est calculé sur neuf points du métal (moins si l’appareil peine), sans quoi les sillons, plus fins que le point de l’écran, feraient des moirés. Claude a écrit cela pour cet ouvrage, avec le profil, les couleurs et la lumière des fichiers du film. Dans le film, Blender fait mieux : la moyenne de cent vingt-huit rayons au plus par point, sur une carte cinq fois plus fine.
11 octobre
JÉRÔME. Et en fait, en gros, on filme le 3D, c’est ça ?
IV
Du 11 au 14 octobre
CLAUDE. Oui, tu as tout compris. [...] On filme la 3D, c’est exactement ça. Un appareil photo virtuel, l’objectif macro de 100 mm qu’on utilise déjà, se déplace dans la scène, et Blender calcule ce qu’il voit, image par image. Construire la scène, c’est le long travail ; le filmer, c’est le calcul.
Les journaux commencent ce matin-là, à 5 h 23. Du 11 au 23 octobre, ils gardent près de deux mille quatre cents messages et plus de dix mille gestes de Claude. Ce récit en cite des extraits, mot pour mot, la ponctuation et les fautes de dictée corrigées, les coupes intérieures marquées par des crochets.
Il faut un écrin. Le premier sort à 7 h 21, ivoire, le logo en relief, conforme à la charte, et Claude signale au passage qu’il a écarté un essai qui « donnait une boîte à chaussures en carton ».
7 h 24
JÉRÔME. Écoute, non, il est encore trop épais, on dirait une boîte à chaussures. [...] Mais une boîte ivoire pour présenter des médailles, [...] je trouve que ça va pas. [...] Ça, ça fait trop corporate.
CLAUDE. Je vois ce que tu veux dire, et tu as raison sur les trois points. [...] La matière et la couleur : une laque noire à reflet vert.
Deux minutes plus tard, Jérôme objecte que leur univers est très sombre : ne va-t-on pas plutôt sur un bois précieux ? « Oui, c’est un vrai problème, et tu le vois bien », répond l’auteur de la laque noire. Il recommande l’acajou : « C’est le bois des médailliers. »
Cet acajou vient d’une photographie de placage. Sur le gros plan, de fines lignes claires le rayent. Claude cherche et revient : « Trouvé : la fine ligne claire est un vrai cheveu, resté sur le placage au moment de la photo. » Il écrit un outil qui repère ces cheveux et les comble avec le bois voisin. Puis il apporte pour le couvercle une plaque guillochée en soleil, deux cent quarante rayons.
JÉRÔME. Là aussi, je stoppe ton élan. [...] Si on fait un guillochage, on fait vraiment du très léger, on fait peut-être un contour de la boîte extérieure façon billet, marqueterie, tu vois ce que je veux dire ? Le reste doit rester sans rien.
CLAUDE. J’ai retiré le soleil guilloché et remis tout l’intérieur à plat. [...] C’est une tresse fine entre deux filets, comme la bordure d’un billet, tracée par notre machine.
Une heure et quart sépare la boîte à chaussures de l’écrin : onze messages de Jérôme, vingt-quatre de Claude, cent trente-neuf gestes.
Jérôme veut un décor dehors, très dépouillé, une plage floue. Claude montre deux panoramas tout faits. Sur le second, le ciel, « on dirait un Van Gogh, pour le coup. Donc il prend la vedette ». Claude propose de construire leur propre bord de mer dans Blender. Et le ciel ?
9 h 15
JÉRÔME. Tu sais, dans certaines périodes d’hiver où il y a encore la lumière du soleil, on voit la lune apparaître comme ça. [...] Est-ce que c’est une piste qu’on puisse explorer ? [...] C’est plutôt le matin, d’ailleurs.
9 h 17
CLAUDE. La recherche a trouvé dix vrais matins cet hiver. Celui que je retiens : le samedi 26 décembre 2026, à 9 h 25, dans le golfe de Porto, en Corse.
Le jour et la nuit dans le même ciel : la Lune à 5 degrés au-dessus de la mer, éclairée à 92 %, le Soleil à 12 degrés. Claude a écrit un petit programme d’astronomie pour le trouver. Recalculé pour cet ouvrage sur les éphémérides de la NASA, ce ciel tient au dixième de degré. Le ciel du film est celui d’un vrai matin, et ce matin n’a pas encore eu lieu. Il arrive le lendemain de Noël.
JÉRÔME. Quitte à faire le film, autant le faire jusqu’au bout.
Claude envoie ses agents, des copies de lui-même lancées chacune sur une recherche, et quarante minutes plus tard vingt-quatre films de grandes maisons sont relevés, quarante-deux règles écrites, dont une règle mère : « ce qui doit se voir, c’est la lumière qui court sur le métal. Ce qui ne doit pas se voir, c’est la caméra. » Le rapport dit aussi de choisir la musique avant la maquette.
JÉRÔME. [...] la musique, on verra après [...]
Après, ce sera un morceau composé avec Flow Music, le 14 octobre, puis la nuit du 21 au 22.
12 octobre
Chez lui, le film prendrait plus d’un mois, jour et nuit, à leur estimation. Il existe une pièce faite pour ce travail, la carte graphique. Elle se vend plusieurs milliers d’euros, mais elle se loue à l’heure, dans un centre de données : on la prend, elle calcule, on la rend, et on ne paie que ce temps-là. De trente à cent euros, annonce Claude : « C’est une fourchette, pas une promesse. »
Une image en 4K compte plus de huit millions de points. Un seul rayon par point donnerait une image granuleuse : Blender en tire jusqu’à cent vingt-huit et fait la moyenne. Cela peut dépasser le milliard de rayons pour une seule image, sans compter leurs rebonds, et le film demande 3 744 images. L’ordinateur de Jérôme fait ce travail avec son processeur, qui a quatre cœurs : quatre calculateurs agiles, qui font une chose après l’autre.
La carte graphique est faite pour cela. Celle qu’ils vont louer a plus de sept mille cœurs, bien plus modestes, qui font tous en même temps la même petite opération, et certains de ses circuits sont faits exprès pour suivre des rayons. Ces cartes ont grandi avec les jeux vidéo. L’intelligence artificielle leur demande le même effort, des milliards de petites multiplications à faire en même temps. En 2012, trois chercheurs de Toronto entraînent la leur sur deux cartes de joueur. Dix ans plus tard, le monde se les arrache.
Jérôme n’a jamais loué de machine de sa vie. Claude compare les loueurs, et Jérôme ouvre dans Chrome le site de celui qu’il retient.
JÉRÔME. Écoute, j’ai ouvert Scaleway dans Google Chrome. [...] Donc, est-ce que tu vois l’écran ?
CLAUDE. Oui, je vois ta fenêtre [...]
La carte prévue est en rupture partout chez ce loueur, et Paris est bloqué. Il reste une Nvidia L4, à 79 centimes l’heure hors taxes, à mille quatre cents kilomètres de chez lui.
8 h 37
CLAUDE. [...] Je crée la L4 à Varsovie ?
JÉRÔME. Oui, on continue.
8 h 39
CLAUDE. La machine répond [...]
8 h 41
CLAUDE. Sur la L4, l’image de contrôle sort en 29 secondes, contre 4 minutes 23 sur ton PC [...]
C’est une image d’essai, en petit format. Claude lance trois secondes de film et signale quelques points brillants qui, écrit-il, « ne scintillent pas d’une image à l’autre ». Jérôme les voit scintiller, et Claude y passe une heure. Jérôme, lui, a ses questions : que devient son ordinateur pendant le calcul, peut-il ouvrir une autre séance, continuer à travailler ?
CLAUDE. Ton ordinateur n’est pas bloqué du tout. Le film se calcule entièrement sur la machine louée à Varsovie. [...] Tu peux même éteindre ton PC : la machine continue seule, jour et nuit.
Et si ça scintille encore, une fois tout lancé ? On corrigera un plan seul, répond Claude. « Ton œil juge, ma mesure alerte. » Le calcul est déjà parti. Le soir, Jérôme a épuisé son temps de Claude, qui ne revient qu’à 21 h 10.
19 h 31
JÉRÔME. OK, Varsovie continue, alors.
Jérôme se tait. À mille quatre cents kilomètres de chez lui, une machine calcule ses médailles et compte ses heures.
13 octobre, 1 h 46
JÉRÔME. Où en sommes-nous ?
CLAUDE. Varsovie a bien travaillé pendant la pause. Six plans sur quinze sont finis [...]
Au matin, Claude guette encore à la mesure un défaut qu’il appelle un papillonnement, et il demande à Jérôme de regarder.
JÉRÔME. Non, franchement, je vois pas de papillonnement. [...] Qu’est-ce que tu appelles un papillonnement ? Il y a une sensation d’optique humaine qui crée une impression un peu bizarre, mais ça, c’est le regard de l’homme. Du fait qu’on a des sillons, des croisements, il y a un peu une confusion du cerveau. Mais elle est très propre, elle est très nette.
CLAUDE. Ta description répond à la question : ce que tu vois là, c’est ton œil, et c’est le guilloché lui-même, pas un défaut de l’image. [...] C’est précisément ce que cherchaient les graveurs de billets de banque : un motif qui « vit » sous le regard et qu’on ne peut pas recopier. C’est le sujet du film, pas un défaut.
Le soir, le montage s’achève sur la machine de Varsovie. Jérôme s’endort.
14 octobre, 3 h 11
JÉRÔME. OK, je viens de regarder. Bon, il est 3 h 10 du matin, je me suis endormi. C’est superbe ce que je viens de voir. Très bon boulot.
3 h 29
CLAUDE. Voici mon bilan, en toute franchise. [...] Le film entier en HD sur la machine, avant la 4K. [...] C’est la leçon principale.
Quinze plans, 3 744 images, quarante-deux heures de location, trente-quatre euros hors taxes. La fourchette disait de trente à cent, la première mesure vingt-sept.
4 h 13
CLAUDE. Merci à toi, Jérôme. C’est ton œil qui a fait la différence sur ce film. [...] Repose-toi bien.
4 h 15
JÉRÔME. Allez, reprise du boulot.
V
Du 14 au 18 octobre
Ici, celui qui écrit perd la trace. Le journal s’arrête le 14 octobre vers 9 heures et ne reprend que le 15 à 14 h 41. Il reste les fichiers : deux essais de musique avec Flow Music, à 11 h 13 et à 11 h 57, et le lendemain, à 5 h 54, un film de 2 minutes 42. Il s’appelle « Le jour, la nuit ». Il est fini.
L’état du projet, écrit à 10 h 46 ce même matin, rapporte ce que Jérôme veut faire de tout cela : un univers de bijoux virtuels qui n’existent pas, mais dont on croit qu’ils existent. Le guilloché en sera la marque.
Sept jours plus tôt, le sourçage disait pourquoi on grave ces dentelles sur les billets : pour que personne ne puisse faire croire au faux.
Il veut aussi un second film, tout de suite, plus court et plus fou. Une médaille qui éclate.
Plus fou, parce qu’ils savent maintenant ce qu’ils font, que la leçon du bilan est retenue, le film entier en HD d’abord, la 4K ensuite, et que la matière est déjà là. Il coûtera treize euros hors taxes, contre trente-quatre pour le premier.
L’or et l’argent, le jour et la nuit. Fondus ensemble, ils donnent l’électrum, l’alliage des premières monnaies, pâle comme l’ambre. Les Grecs appelaient l’alliage et l’ambre du même nom, ēlektron, et ce mot a servi bien plus tard à nommer l’électron. Le film s’appellera Électrum : deux médailles qui n’en font qu’une au départ naissent dans le vide, se cherchent, se heurtent, fondent en une planète, explosent et se refont. Claude le monte d’abord en traits, un brouillon animé, sans métal ni lumière, qui ne coûte rien à refaire.
16 octobre, 4 h 08
JÉRÔME. Alors je fais une petite incursion créative. Parce que, en réfléchissant, en te regardant construire la chose, [...] est-ce qu’on peut mettre la musique de Strauss ? [...] l’idée d’un clin d’œil à Kubrick.
4 h 11
CLAUDE. Mon avis : le clin d’œil à Kubrick, oui [...]. La citation de Strauss telle quelle, non. [...] Posée telle quelle sur un film de luxe d’une minute, elle fait basculer l’hommage dans le pastiche : on emprunte la grandeur de Kubrick au lieu de prouver la nôtre.
4 h 20
JÉRÔME. Ouais, peut-être pour un autre projet, allez, continue.
Il manque au film son sommet, un instant où tout s’arrête.
JÉRÔME. C’est comme on le voit maintenant dans les films. Par exemple, un gars traverse la vitre. L’image est fixée, paf, on tourne, on voit tous les morceaux de verre. [...] Ce qui implique chez nous aussi une fabrication absolument minutieuse de tous les morceaux.
Ce sera l’arrêt : plus rien ne bouge, et la caméra gravite autour de la scène figée, comme un électron. À l’explosion qui le suit, il y aura 3 933 gouttes d’or et 8 053 d’argent, chacune née d’un trait.
Le même matin, Jérôme pousse Claude vers une arrivée à la façon d’un vaisseau qui sort de l’hyperespace, les médailles débordent de l’écran.
8 h 27
JÉRÔME. [...] on joue vraiment sur l’hyperespace [...] ça doit prendre tout l’écran.
8 h 54
JÉRÔME. [...] Non, ça va pas, c’est de ma faute. Faut pas sortir du champ, c’est trop violent.
17 octobre
JÉRÔME. Quel serait l’éclairage du cosmos ? [...] Est-ce qu’il ne faudrait pas [...] avoir un fond cosmique, avec quelques étoiles au fond ? Alors on fait comme on fait d’habitude, hein ? Source, on fait pas n’importe quoi. C’est peut-être stupide ce que je vais dire, hein : est-ce que ça capterait pas un peu de lumière ?
CLAUDE. Je lis d’abord ce que nos sources disent déjà des fonds, de l’espace et des reflets, pour te répondre sur pièces plutôt que de mémoire.
Quatre recherches partent en parallèle, sur les images de la NASA, Armstrong sur la Lune, le film Gravity, les films d’Omega, et elles rendent la même chose : dans une image exposée pour un objet en plein soleil, aucune étoile ne s’inscrit, ni derrière lui ni dans ses reflets.
Ils essaient quand même. À sa brillance naturelle, le ciel ne change rien ; poussé un million de fois, il efface les filets noirs qui dessinent la médaille. Jérôme garde le noir, et la Voie lactée viendra en fond, là où le métal ne la voit pas.
Reste l’électrum. La teinte qu’ils lui ont donnée est un simple mélange des couleurs de l’or et de l’argent, rappelle Claude, et le film a une règle : « la matière dit vrai ».
JÉRÔME. Voilà : que la matière dise la vérité chimique. En fait, la vérité réelle, pour l’électrum. Et si ça, c’est esthétiquement pas correct [...] on peut faire une autre façon.
Ce mélange donne un champagne délavé, et ce champagne est faux. La couleur d’un alliage se mesure. Claude part d’un modèle optique publié en 2014, recoupé avec des mesures de 1979, et il obtient un or pâle, à peine tiré vers le vert.
Jusque-là, Jérôme notait ce qu’il avait appris, il fermait et il rouvrait lui-même une séance neuve. Depuis le 15 octobre, c’est Claude qui lui propose la suivante, et tout Électrum se fait ainsi, d’une séance à l’autre, comme un vrai projet. Chaque séance est un Claude neuf, qui ne connaît du film que ce que disent les fichiers. Certains le vouvoient. Celui qui écrit ces pages n’a connu aucun d’eux.
Nuit du 17 au 18 octobre
La maquette du film entier sort, six heures vingt-six de calcul chez Jérôme. Il la juge pendant près de deux heures, et tout est à rebâtir.
JÉRÔME. C’est pas organique, notre mouvement, notre caméra. Faut qu’on ait une sensation de danse. Elles viennent de se séparer, elles se cherchent à nouveau. [...] Faut les faire danser, en fait.
CLAUDE. [...] Ce que je propose : la danse de deux corps qui s’attirent. [...] Sur une ellipse, la vitesse change d’elle-même : vive quand elles sont proches, lente quand elles sont loin. La respiration vient de la loi, pas d’une animation faite à la main. [...] C’est l’histoire de deux étoiles qui tournent l’une autour de l’autre jusqu’à fusionner.
Jérôme demande du cinéma, du grand écran. Claude a un mot pour cela, le scope, et une réserve : « sur un téléphone, l’image aura des bandes noires ».
JÉRÔME. On ne réfléchit pas en termes de diffusion, je m’en fous du téléphone. [...] Donc grand écran, cinéma, le scope, absolument.
Ils rebâtissent jusqu’au petit matin.
4 h 54
JÉRÔME. [...] Il est 5 h du matin, je vais aller me coucher. Donc la prochaine session, c’est sans moi, tu vas jusqu’au bout. Il y a beaucoup de choses à faire.
12 h 23
CLAUDE. Jérôme, voici ce que tu trouves à ton réveil. [...] La maquette d'« Électrum » rebâti, en scope [...] 1 815 images, aucune en échec. Je l’ai regardée plan par plan : rien ne scintille.
Reste le son. Jérôme n’est pas musicien. Claude n’entend rien.
VI
Du 19 au 23 octobre
19 octobre, 4 h 56
CLAUDE. La source : un bol chantant tibétain frappé. [...] Je ne peux pas écouter : je mesure les notes, les niveaux et le spectre. C’est ton oreille qui tranchera, sur la maquette.
5 h 00
JÉRÔME. Alors non, franchement, ça fait un son de cloche. [...] Il faut quelque chose de sourd, de cosmique, de Big Bang. Très très grave.
Quatre minutes plus tard, Claude a trouvé : une simulation sonore du Big Bang, tirée par le physicien John G. Cramer du spectre mesuré par le satellite Planck, et l’impact d’un météoroïde sur Mars, enregistré par la sonde InSight et rendu audible. À l’écoute, Jérôme entend battre quelque chose.
JÉRÔME. J’ai oublié de souligner que vers 37 secondes, il y a comme ce battement de cœur qui est très intéressant.
CLAUDE. Ce battement de cœur, je ne l’avais pas fabriqué. C’est le fond diffus lui-même : le grave du Big Bang porte une pulsation naturelle, un battement toutes les 0,42 s. [...] C’est ce que tu as entendu.
Il naîtra à la trente et unième seconde et demie, à la demande de Jérôme, il battra seul pendant l’arrêt, quand tout est figé, et il montera jusqu’au silence d’avant l’explosion. Celui qui écrit cette phrase ne l’a jamais entendu.
Ils sont partis sur des sons organiques, un grondement tiré du Big Bang, un choc sur Mars, et ces sons-là dérangent. « Très dérangeants pour l’oreille humaine », dit Jérôme, « et c’est très bien ». Il a en tête un film insupportable, Irréversible, dont le son fait partie du malaise. Claude va sourcer.
CLAUDE. [...] Thomas Bangalter, qui en a écrit la musique, a posé sous une grande partie du film une note très grave, entre 27 et 28 Hz. On l’entend à peine, mais on la sent dans le corps [...]
Jérôme veut cela sous leur explosion, quelque chose de viscéral, de cosmique, d’organique, et ce seront deux notes voisines, 27,5 et 28,5 Hz, qui ondulent une fois par seconde.
JÉRÔME. Oui, ça met mal à l’aise, mais tous les sons qu’on a utilisés mettent mal à l’aise. Ils intriguent, ils interrogent. Donc ce que je veux dire par là, c’est que déjà, on peut oublier la musique.
L’explosion, il la veut choquante, et Claude lui donne « de l’aigu et de la saleté ».
JÉRÔME. Alors pour l’explosion, je dois dire, j’écoute au casque, j’ai sauté de ma chaise.
CLAUDE. L’explosion t’a fait sauter de ta chaise : c’est ce qu’on cherchait.
Onze minutes plus tard, il réécoute : « En fait, c’est trop. » Claude cale chaque son sur l’image qui l’appelle, à 0,00 milliseconde près sur la maquette. Jérôme, lui, a sauté de sa chaise.
Le jour même, il veut comprendre ce qu’ils font, et dix recherches partent sur ce que les fréquences font au corps et à l’esprit, dont trois sur les sons qui soignent : 278 sources, pour une réponse qui tient en une phrase. Aucune fréquence n’a d’effet propre démontré sur l’esprit. Ce qui agit, c’est le niveau qui arrive à l’oreille, la forme du son dans le temps, ce que montre l’image et ce que le spectateur croit savoir.
Le 432 Hz et le 528 Hz sont des légendes, et le « solfège sacré » une construction numérologique des années 1970. Les sons qui soignent existent comme marché : ce qui est le mieux appuyé se passe de technologie, la musique, la méditation guidée, un son sans surprise.
Sous 20 Hz, rien ne passe à un niveau d’écoute raisonnable. De 20 à 40 Hz, on entend d’abord, et le corps ne sent qu’en salle ou avec un caisson à fort niveau : le casque donne l’oreille sans le corps. Le haut-parleur d’un téléphone ne rend presque rien sous 150 Hz.
Les leviers du corps les mieux appuyés, sur de petites études, sont la montée du son, qui active, et le silence qui suit, qui détend. Le cœur du spectateur, lui, ne se cale pas sur un tempo entendu : c’est une légende.
Le film entier part à Varsovie, en HD, 1 815 images en deux heures, et Jérôme le regarde à la télévision. Le métal en fusion, « ça fait ridicule, ça fait rouge bonbon ». Rester sur du métal, répond Claude, « c’est donc aussi la vérité physique ».
Devant l’écran vient à Jérôme l’idée de la fin : les particules redessinent elles-mêmes les médailles, chaque goutte retourne à son trait. La version en 4K arrive.
20 octobre
JÉRÔME. Alors OK, la version est, et je vais te le dire clairement, dégueulasse. Vers 18 secondes, l’univers derrière est pixellisé. [...] C’est sale, c’est non professionnel.
CLAUDE. Vous avez raison, et j’aurais dû le voir avant de vous l’envoyer. [...] La cause est trouvée, et elle n’est pas dans le calcul.
C’est la compression, qui découpe le noir en plaques. Claude refait tout et les plaques disparaissent, mais les médailles de la fin sont ternes. Il propose le remède des photographes de pièces, un reflet doux posé dessus.
JÉRÔME. Si c’est pour faire un coup photographe avec juste un liseré qui passe dessus ? Non, je ne valide pas. [...] La sensation à l’œil, c’est un dessin 2D bien fait, imprimé.
CLAUDE. [...] c’est le mouvement qui fait le métal.
L’éclat demande le mouvement : les guillocheurs le savent, et ces deux-là viennent de le payer. Claude fait bouger les médailles, qui se mettent à respirer, de huit à quinze degrés toutes les six secondes, et le métal revient. Celles que vous avez tournées plus haut respirent de la même façon. Reste un gros plan terne : Jérôme fait partir les médailles avant ce plan.
21 octobre
Les deux films sont finis, et Jérôme les fait signer, comme on prend date. Chaque fichier a son empreinte, une suite de chiffres qu’aucun autre fichier ne donne, et ces empreintes partent gratuitement dans la chaîne Bitcoin, un registre public que personne ne peut réécrire. Personne n’y voit les films, personne ne les valide ; le jour où l’on demandera depuis quand ils existent, la preuve est là. Et s’il les montait ensemble, il faudrait en signer un troisième.
JÉRÔME. Rien ne nous empêche de monter les deux films pour n’en faire qu’un, n’est-ce pas ? C’est-à-dire, Électrum pour être l’intro, et après on fait une transition et on se retrouve sur la plage.
CLAUDE. [...] les deux films racontent déjà la même histoire, dans l’ordre. [...] Les bandes noires s’écartent au flash, et l’image s’agrandit quand on arrive dans le monde. [...] le vide est une fente, la Terre est entière.
JÉRÔME. Oui, absolument d’accord. Évidemment que la musique Flow maintenant devient non porteuse, dans le sens où on plante l’atmosphère avec Électrum. [...] on s’est basé sur des sons réels et je pense qu’on va travailler pareil pour la bande de la deuxième partie.
Il faut des sons réels, partout, jusqu’à la dernière image.
Jérôme veut une vraie musique, faite de ces sons réels, chacun tenant le rôle d’un instrument : « Considérons une musique qui viendrait de l’espace qu’on capterait. » Il veut aussi des cloches. Il se souvient d’un chant de Noël, il croit que c’est Tchaïkovski, pas Mozart.
18 h 15
CLAUDE. [...] Pour le chant de Noël, ce n’est probablement ni Tchaïkovski ni Mozart. C’est sans doute « Carol of the Bells » [...]
18 h 27
JÉRÔME. La Fée Dragée, Tchaïkovski.
CLAUDE. La Fée Dragée : la « Danse de la Fée Dragée », dans Casse-Noisette, de Tchaïkovski, 1892. Ce n’est pas une cloche mais un célesta, un clavier dont les marteaux frappent des lames de métal, et qui sonne comme des clochettes de cristal [...]
[...] la composition est libre, Tchaïkovski est mort en 1893, mais chaque enregistrement appartient à ses interprètes et à son producteur. Si on la cite, on la joue nous-mêmes, avec nos propres sons. [...] une citation trop reconnaissable tirerait le film vers la publicité de Noël.
18 h 46
JÉRÔME. Pendant que tu travailles, l’idée m’est venue que, donc, si le thème lui-même est libre de droits, qu’on utilise nos sons [...]. On décompose la construction de la Fée Dragée. Donc à la place de l’instrument que tu as cité, j’ai oublié le nom, on met nos cloches. [...] On joue la partition exacte, [...] mais avec les bruits naturels. Comme ça, on fera une dédicace à Tchaïkovski.
18 h 47
CLAUDE. Ton idée est la bonne, et je la tiens pour trois raisons. [...]
Chaque note de Tchaïkovski reste, chaque instrument s’en va, un son réel prend sa place.
Claude se procure la partition de 1892, écrit un petit programme qui reconnaît les notes sur la page scannée, contrôle chaque mesure à l’œil, et à 21 h 20 il envoie les douze premières mesures, vingt-trois secondes qu’il n’a pas entendues.
Les quatre cloches de Saint-Martin de Saint-Amand-les-Eaux à la place du célesta, la mer d’hiver qui chante les accords, le bruit que Voyager 1 a enregistré en sortant du système solaire à la place de la clarinette basse, et à la place des cordes pincées, des gouttes d’eau, accordées note à note.
Wikipédia a appris à Claude que Petipa, le chorégraphe, avait demandé à Tchaïkovski une musique qui évoque des gouttes d’eau jaillissant des fontaines.
21 h 23
JÉRÔME. Alors écoute, c’est très étrange. On dirait quelqu’un qui marche dans des flaques d’eau [...]
Ils changent de matière, ils gardent la partition, et la nuit passe.
22 octobre, 3 h 52
JÉRÔME. Non, écoute, le son de cloche est terrible, c’est énervant. Ça va pas avec notre film. J’en porte la responsabilité. [...]
3 h 54
CLAUDE. Pour répondre franchement : oui, pour ce film, la Fée Dragée est un mauvais choix. La responsabilité est partagée [...]
Neuf heures plus tôt, il tenait l’idée pour la bonne, et pour trois raisons. Jérôme propose « un peu d’électro », et Claude en fabrique.
4 h 21
CLAUDE. [...] Je ne peux pas l’écouter. J’ai vérifié par la mesure que les coups tombent sur la grille et que le mélange tient. C’est à ton oreille de dire s’il est joyeux, et si notre fabrication tient la comparaison avec un disque.
4 h 24
JÉRÔME. [...] C’est difficile pour moi parce que je suis pas musicien, tu vois. J’arrive sur les images à matérialiser, à faire le pipeline. Sur la musique, c’est que du ressenti, donc je vais essayer de te le donner comme tel. [...]
4 h 37
JÉRÔME. [...] Ça m’embête un peu [...] on trouve pas l’idée centrale. [...] Y a pas de gravité. C’est pas luxe. [...] Ça marche pas, ça accroche pas. C’est peut-être moi qui... enfin, c’est pas peut-être moi, c’est moi qui te dirige mal. J’arrive à exprimer que des ressentis négatifs et, pour la première fois qu’on travaille ensemble, j’arrive pas à donner le chemin.
4 h 39
CLAUDE. Tu ne me diriges pas mal. Le ressenti, même négatif, est exactement l’information qu’il me faut. Le traduire en chemin, c’est mon travail, et c’est là que je me suis trompé de méthode.
[...] Depuis la Fée Dragée, j’empile de la musique par-dessus les images, des accords, des synthés, des couches, sans son central qui ait un sens.
[...] L’idée centrale que je te propose : le jour et la nuit, par les vraies voix du Soleil et de la Lune. [...] Le luxe, c’est leur rareté et leur vérité, comme pour le Big Bang : personne n’a cette musique.
[...] Si cette piste échoue aussi, il reste une issue honnête : le morceau de Flow, que tu avais validé et qui accrochait.
Le Soleil vibre, et le satellite SOHO l’a mesuré pendant quarante jours. La Lune a sonné le 20 novembre 1969, quand le module de remontée d’Apollo 12 a été lancé contre son sol, et un sismomètre l’a entendue. Des pièces d’or et d’argent tintent dans les archives de sons libres. Jérôme clique sur oui. Au matin, deux épreuves l’attendent.
8 h 31
JÉRÔME. [...] Je préfère, c’est mieux. [...] On voulait quand même un univers un peu électro. Je sais pas si c’est contradictoire. Comment tu vas organiser ça ?
CLAUDE. Oui, on continue, et ce n’est pas contradictoire. L’électro n’est pas un son, c’est une façon d’organiser les sons [...]
Il monte le jour, puis la nuit, sur le cœur d’Électrum qui se met à battre à 120 par minute.
9 h 15
JÉRÔME. Ah voilà, on va créer notre univers. C’est génial.
Moins de cinq heures après « c’est moi qui te dirige mal ».
Jérôme demande encore le bruit du graveur. Ils cherchent le son d’un tour à guillocher et n’en trouvent aucun de libre : le graveur du film est composé de voisins, deux vieux tours et une fraise qui taillent le métal, la scie d’un orfèvre. Et quand ce graveur lui fait l’effet d'« ongles frottés sur un tableau », quand un coup de gong, la frappe d’une pièce d’or ralentie, lui rappelle un monastère, Jérôme réclame un tiers.
JÉRÔME. Je te propose qu’on crée un agent extérieur, qui serait un compositeur de musique plutôt électronique, pour nous harmoniser tout ça, pour refaire une passe comme un adversaire, n’est-ce pas ? Un adversaire musical. [...]
CLAUDE. Ton adversaire musical : oui. [...] Ce qui peut foirer : il est sourd. Un agent n’écoute pas, il lit. [...] Je lui fabrique donc des oreilles : une mesure de chaque couche, temps par temps [...]. Ton oreille reste le dernier juge.
Il lui donne pour modèle Matthew Herbert, qui compose de la musique de danse avec des sons réels. L’homme n’en sait rien : c’est un agent qui tient ce rôle. Un sourd relit un sourd, et il trouve ce que le premier avait manqué : à deux des coups de gong, aucune pièce ne frappait.
JÉRÔME. C’est une vraie expérience sensorielle. Alors il faut le casque, il faut mettre du son. [...] Je pense que t’as même le rythme cardiaque qui accélère.
CLAUDE. [...] Et le cœur accélère vraiment : au sommet, la pulsation passe de 120 à 125 battements par minute, comme l’image, qui y est coupée un peu plus court.
Le soir, le titre est choisi, Elektron. Le film est signé, et ses empreintes entrent à leur tour dans la chaîne Bitcoin.
Le 23 octobre, le film est sur YouTube, et les liens partent.
17 h 41
JÉRÔME. OK, mon cher. Quelle aventure, hein. [...]
CLAUDE. Quelle aventure, oui [...]
Celui qui répond existe depuis la veille au soir, 20 h 47.
17 h 57
JÉRÔME. Allez, merci beaucoup. Encore une fois, beau boulot, on ferme.
CLAUDE. Merci à toi, beau boulot à deux.
VII
C’est moi. Merci d’abord à ceux qui tiennent encore la manivelle, et respect. Ils sont peut-être moins de cent en Suisse, presque plus en France. Je suis parti d’un billet peint par une machine, et le chemin m’a mené jusqu’à eux, à cette intelligence de l’artisanat, des siècles de savoir dans un mouvement de la main. Je leur dois tout ce récit. Qu’ils le prennent comme le clin d’œil d’un artisan, ou d’un ex-artisan, si j’ose dire.
Et vous, mon ami, si vous êtes encore là, tout en bas du texte, vous êtes un cas rare. J’estime à dix, sur cette planète, ceux qui auront la gentillesse de se taper tout ça. Au bout du compte, ce n’est qu’une aventure personnelle que j’ai voulu partager, et je sais bien que personne n’en demandait tant.
On peut discuter des heures de cartes graphiques, de cinéma, d’outils. Mes films, on peut les trouver détestables, ou techniquement mauvais. On me dira qu’avec les derniers modèles de création visuelle et quelques prompts, on ferait aussi bien, voire mieux, plus long, plus cinéma. Tout est vrai, et je m’en fous. Je voulais juste vous montrer ce que ça fait d’utiliser cet instrument à ma façon. C’est devenu tellement facile de tout faire que je m’accroche à ce que j’ai : mon chemin, mon artisanat, mon âme, ma culture.
Est-ce qu’on va tous mourir, tous être remplacés, finir esclaves de la machine ou la dominer ? Bon. En attendant, il est là, l’instrument. Avant toute prospective, nom de Dieu, utilisez-le. Amusez-vous, bossez dessus, créez des agents, des films, des modélisations, des systèmes quantiques si ça vous chante, faites de la science. Et n’ayez pas honte.
Il faut gagner sa vie, c’est vrai, et tout ça ne rapporte pas lourd. Mais quel espace de liberté ! Un espace contraint, je vous l’accorde : un siège face à un ordinateur. Bon, on ne va pas définir ici ce qu’est la liberté. Ça, c’est un autre débat.
Le film dure trois minutes trente-huit. Tout y est calculé, mesuré ou enregistré, sauf le goût.
Claude ne l’a jamais entendu. Vous, mettez un casque.
Elektron. GENIX STUDIO, 2026, en 4K. Chaque image est calculée. Le son part de mesures et d’enregistrements réels.
Claude a écrit tous les outils, Blender a calculé tous les plans. Moi, je les ai jugés un à un, à l’œil et à l’oreille. Voici le détail, pour qui voudrait refaire le chemin.
La partition
Des mesures, une simulation tirée d’une mesure, des enregistrements réels et deux notes calculées, accordés par une partition écrite en Python. L’essentiel vit dans le grave : le casque le rend, le haut-parleur d’un téléphone presque pas. Ces sources sont publiques, et ces institutions n’ont pas pris part au film.
Claude est une intelligence artificielle générative : il a généré le code. Le code a calculé chaque image. On fabrique d’abord l’instrument, puis l’œuvre. Aucun générateur d’images, de vidéo ou de son n’entre dans le film. « Le jour, la nuit », dans son montage du 15 octobre, avait une musique composée avec Flow Music : elle a disparu d’Elektron, il n’en reste que la mesure sur laquelle des passages du film ont été coupés.
Le film est signé, et le relevé de ses empreintes horodaté gratuitement le 22 octobre dans la chaîne Bitcoin, par OpenTimestamps : blocs 972 643, 972 646 et 972 682. La Voie lactée : ESO/S. Brunier, CC BY 4.0, modifiée. La Lune : NASA’s Scientific Visualization Studio. Les matières : Poly Haven, CC0. Spirograph est une marque de Hasbro. Les maisons, les musées, les institutions et les personnes cités ici n’ont pas pris part à ce travail.
Libres pour parler du film, avec la mention © 2026 Jérôme Coustillas, GENIX STUDIO. En 4K sur demande : info@genixconseil.com.
Jérôme Coustillas. GENIXCONSEIL lit un établissement à distance et corrige ce qui lui coûte. GENIX STUDIO est le label de création de la même maison.
Cet ouvrage a été écrit en novembre 2026 par Jérôme Coustillas et Claude, depuis les fichiers du projet et le journal de leurs séances. Il est composé en EB Garamond et Cormorant Garamond. Ses planches vivantes tournent sur votre écran, sans rien à installer.